La diaspora franco-antillaise et africaine

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Les îles de la Martinique et de la Guadeloupe sont les plus grandes des sept îles que la France a revendiquées en 1635. Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti) est plus grande que la Martinique et la Guadeloupe réunies. Elle tomba sous domination française en 1697 quand l’Espagne céda à la France le tiers de la partie occidentale de l’Hispaniola. Les premiers habitants de ces îles étaient les Indiens Saloïdes, peuple autochtone du Bassin d’Orinoco au Venezuela. Plus tard, les Arawaks et ensuite les Indiens Caraïbes arrivèrent d’Amérique du Sud. Aujourd’hui, ces Indiens sont connus sous le nom d’Amérindiens, terme qui regroupe également les tribus Navajo, Ojibwa ainsi que d’autres tribus d’Amérique du Nord. Les Caraïbes combattirent farouchement l’invasion française; cependant, ceux qui survécurent aux corvées et aux maladies étaient soit tués, soit obligés à s’exiler sur l’île de la Dominique. De nos jours, de nombreux écrivains et artistes des Caraïbes étudient les traces laissées par leurs ancêtres amérindiens et intègrent des éléments de cet héritage dans leur art et littérature.

Ces écrivains et artistes étudient et reconnaissent également leur lien avec la diaspora africaine, qui est par définition la dispersion des Africains à travers le monde et plus particulièrement en Amérique. L’affluence des Africains vers les Antilles françaises s’est produite lorsque la France a créé des plantations de sucre dans les îles et y emmena par bateaux des esclaves pour travailler dans les champs de canne à sucre. En 1745, la Martinique comptait 60,000 esclaves et 16,000 Blancs ; cette proportion était encore plus importante en Guadeloupe, tandis qu’en Haïti le ratio était de dix pour un. En ces temps-là, les Africains originaires d’un même village étaient systématiquement séparés les uns des autres et placés avec des Africains de villages différents. Ainsi, les esclaves ne parlant pas la même langue, les rébellions étaient plus difficiles à organiser. Paradoxalement, cette situation donna naissance à la langue créole. Les conditions de vie des esclaves étaient abominables et le fouet des contremaîtres mulâtres embauchés par les propriétaires des plantations françaises (appelés “Békés” en Martinique et en Guadeloupe) était utilisé sans vergogne à la moindre insubordination. Le “Code Noir” promulgué en 1685 sous le règne de Louis XIV, prévoyait pour les plus infâmes châtiments de couper une main, une jambe, de sectionner le tendon d’Achille, voire même de donner la mort.

Malgré les dangers, de nombreux esclaves se retranchèrent sur les collines et devinrent des fugitifs. Ces esclaves en fuite, ainsi que les communautés indépendantes qu’ils formèrent, étaient connus dans l’ensemble des Caraïbes sous le terme de ”marrons,” terme dérivé du mot espagnol “cimarròn” signifiant « fuyard ». À l’instar de leurs homologues des Amériques, de nombreux marrons attaquèrent des plantations, fomentèrent des révoltes et usèrent de tous les moyens pour saper le système esclavagiste. Le symbolisme des marrons est un thème central dans la littérature caribéenne, comme l’est l’histoire entière de la servitude par l’esclavage. On peut ajouter que les autorités se servirent de certains marrons qui collaborèrent, donnant des informations et aidant même à la capture d’esclaves en fuite.

À Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, l’abolition de l’esclavage commença dans le nord de l’île en 1793 sous l’influence de Léger-Félicité Sonthonax, le Jacobin français qui contrôla les 7,000 troupes envoyées à Saint Domingue pendant la Révolution Haïtienne. N’ayant pas au début l’intention de libérer les esclaves, Sonthonax fut forcé à le faire pour maintenir son pouvoir. L’Assemblée Révolutionnaire vota (révoqua puis vota de nouveau) en 1791, puis en 1792, le droit pour les personnes de race mixte de devenir citoyen à part entière. Le 4 février 1794, le décret pour l’abolition de l’esclavage était enfin acquis en Haïti, mais n’a malheureusement eu aucune conséquence immédiate en Martinique qui était à cette époque sous occupation anglaise. Les révoltes d’esclaves fomentées par les marrons, notamment celles de Martinique et de Guadeloupe, persuadèrent dans une large mesure le Gouvernement Révolutionnaire Français à interdire l’esclavage dans l’ensemble de ses colonies en 1794. Cependant, l’interdiction fut levée par Napoléon en 1802.

En 1801, Toussaint Louverture, le commandant reconnu contre les Anglais, conquit Saint Domingue avec environ un demi million d’esclaves qui se révoltèrent sous sa conduite. 1802 est une date très importante : en effet, Napoléon envoya Richepanse et ses troupes en Guadeloupe, et Leclerc et les siennes à Saint-Domingue. Ces tentatives finalement aboutirent à la chute de Delgrès en Guadeloupe et à la capture de Toussaint Louverture à Saint-Domingue. Ces rebelllions allaient pourtant mener aux batailles finales pour l’indépendance d’Haïti.

Après la longue et violente lutte qui commença en 1791, Haïti revendiqua son indépendance et se proclama la première République noire au monde en 1804. Ce tour de force exceptionnel, le fait que des hommes exploités et asservis se libèrent et transformèrent de façon radicale leur vie sociale, politique, intellectuelle et économique, impressionna fortement l’ensemble de la diaspora africaine ainsi que le reste du monde. Néanmoins, la nouvelle nation devait vivre avec d’importantes dettes imposées par la France. En fait, de 1825 jusqu’à la Troisième République, Haïti a continué à payer cher sa liberté à la France (il a fallu rembourser les propriétaires d’esclaves !).

Influencée par de nombreux autres soulèvements d’esclaves dans les Caraïbes et par une pression soutenue d’un député parisien, Victor Schoelcher, aidé d’autres abolitionnistes, l’Assemblée Nationale Française abolit finalement l’esclavage en 1848 dans les dernières colonies de la Martinique et de la Guadeloupe. Cependant, la “mère patrie” poursuivit sa politique coloniale d’assimilation et tenta de métamorphoser ses citoyens d’outre-mer en de petites copies de citoyens français et chrétiens. Jusqu’à une date récente, tous les enfants des Antilles françaises, à l’instar de ceux de la métropole, devaient apprendre par coeur la phrase “Nos Ancêtres les Gaulois” comme partie de leur programme d’histoire, et cela indépendamment du fait que leurs ascendants étaient Africains, Indiens, Européens ou d’origine mixte.

Par ailleurs, il existe une différence profonde entre les Antilles britanniques et espagnoles, et la Caraïbe francophone. Dans les premières îles nommées, les gouvernements cultivaient la séparation et une forte stratification sociale entre citoyens de groupes différents, à l’inverse de ce qui s’est produit dans les possessions françaises de la Caraïbe et aussi d’Afrique. Il importe de souligner que la Martinique et la Guadeloupe ne sont que de minuscules points sur l’énorme carte coloniale. Ce constat ajoute d’autant plus d’importance au riche corpus littéraire auquel les Antilles françaises ont donné naissance.

L’étude des programmes scolaires traditionnels français et la place qu’ils occupent au sein de la société française posent encore de nos jours un problème d’image de soi aux Noirs des Antilles françaises. Bien que la Martinique et la Guadeloupe soient devenues des Départements français en 1946 grâce à un effort dirigé par Aimé Césaire, poète acclamé, Député à l’Assemblée Nationale Française et maire de Fort-de-France pendant 56 ans, les conditions de vie des citoyens ne se sont pas améliorées autant que les militants politiques l’avaient espérées. Ironiquement, la poésie de Césaire encourage ses concitoyens à s’élever contre le colonisateur et à le défier, mais son action politique a eu pour conséquence de renforcer la domination française dans la société. Néanmoins, les célébrations de leur héritage ancestral et de leur exceptionnelle identité culturelle caribéenne fleurissent dans les œuvres de la plupart des écrivains et artistes contemporains. Ceci est vrai en dépit du fait que les infrastructures de base restent françaises et l’autonomie politique demeure à conquérir.

À propos d’Aimé Césaire, il est important de spécifier qu’en 1935 il écrivit une tirade passionnante contre l’assimilation. Il la publia par ailleurs dans le journal “L’étudiant noir,” journal qu’il établit à Paris avec Léon Gontron Damas de la Guyane et Guy Tirolien de la Guadeloupe pendant leurs années scolaires. Dans cet article, Césaire eut rendu publique le mot “Négritude.” Influencé par le Harlem Renaissance, « la Négritude » peut être comparée à ce qui est devenu le « Black Power » aux Etats-Unis. Les deux mouvements ont validé l’importance des racines ethniques et le besoin d’honorer l’héritage individuel.

Déjà en 1952, le psychiatre martiniquais Frantz Fanon définissait le problème posé par ces aspects post-coloniaux de l’aliénation de soi dans “Peau Noire, Masques Blancs”. La plupart des écrivains et artistes de la région, y compris ceux qui figurent dans les documentaires de Mosaic Media et Full Duck Productions, confirment que l’analyse de Fanon conserve toute sa pertinence en 2008, même s’ils questionnent la forme et les limites de l’expérience des Antilles françaises contemporaines.

Bien qu’il existe beaucoup de différences entre les citoyens des Antilles françaises, anglaises et espagnoles, ces personnes partagent de forts liens culturels d’origine et de ressemblance avec les autres membres de la diaspora africaine dont les ancêtres ont également souffert des horreurs de l’esclavage. Cette vaste diaspora africaine regroupe des individus de nombreuses parties de l’Afrique, du Canada, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, ainsi que de certains pays d’Amérique du Sud comme la Bolivie, le Brésil, la Colombie, les Guyanes, le Pérou et le Venezuela. Et après plus de deux siècles de la transposition culturelle, la langue, la nourriture, la musique et la culture des anciens pays esclavagistes sont toutes caracterisées par des influences transculturelles.

L’inquiétude liée à la domination économique et politique de la France co-existe dans les Caraïbes françaises avec une ancienne tradition de lutte pour l’autonomie et l’indépendance. Pour les artistes et écrivains contemporains, la rupture de l’emprise économique et culturelle de la “métropole” ne va pas avoir lieu de sitôt. Le mythe des Caraïbes représentant une île exotique, paradisiaque dont les habitants sont insouciants, est en contradiction avec la difficile situation économique et sociale que connaît la région entière. Le tourisme et les divertissements sur des plages magnifiques et sous un ciel d’un bleu merveilleux attirent un grand nombre de visiteurs dans la région. La France s’investit d’ailleurs pleinement dans la promotion de ce tourisme, et parmi ceux qui montrent un réel engouement pour cette région française se trouvent des citoyens français de la métropole, d’autres Européens, et des Japonais.

Malheureusement, sous cette image idyllique se cache une bien triste réalité, même si le niveau de vie dans les Antilles françaises est probablement le plus élevé de l’ensemble des Caraïbes. Ainsi, le taux de chômage en Martinique et en Guadeloupe atteint 25%, la mauvaise planification et trop d’automobiles provoquent des embouteillages monstres qui font perdre à de nombreux travailleurs jusqu’à trois heures par jour pour se rendre au travail, le recyclage des déchets est très peu pratiqué, et les immeubles en décrépitude dévalorisent le paysage. De plus, les différences sociales peuvent parfois être exacerbées par la persistence d’un préjugé, atténué de nos jours certes, envers ceux qui ont la « peau sombre ». En réalité, la plupart des îles de la Caraïbe suivent des tendances proches, même si certaines particularités sont accentuées dans les Antilles françaises du fait de leur appartenance à l’Union Européenne.

Haïti, à la différence de la Martinique et de la Guadeloupe, est un pays à part entière et légitime. Cependant, comme l’a observé l’écrivaine Edwidge Danticat en 2005, « certaines conditions qui existaient en 1915 (lorsque les forces américaines envahirent Haïti et commencèrent une occupation qui dura 19 ans) perdurent encore aujourd’hui : insécurité omniprésente, incertitude politique. » Moins de la moitié des enfants vont à l’école primaire, le taux de chômage dépasse 30%, et le pays est connu pour être le plus pauvre de l’Hémisphère Occidental. En dépit de ces circonstances, Haïti est caractérisée par une profonde tradition de vibrante indépendance de ses écrivians et artistes qui se perpétue aujourd’hui en Haïti et aussi dans la diaspora, plus particulièrement dans les grandes communautés haïtiennes des Etats-Unis et du Canada.

–Article écrit par Ann Armstrong Scarboro
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